mardi 16 avril 2019

Les styles ou formes de calligraphie






 Les styles ou formes de calligraphie - 書体







Lorsqu’on parle d’idéogrammes (漢字, Kanji ), le terme書体, Shotai, désigne les différentes formes (体), de calligraphie (書) : 篆書, Tensho, « calligraphie sigillaire », 隷書, Reisho, « calligraphie des clercs », 楷書, Kaisho, « calligraphie régulière », 行書, Gyôsho, « calligraphie semi-cursive », 草書, Sôsho, « calligraphie cursive ». 

L’apprentissage de la calligraphie passe par les différentes formes mentionnées ci-dessus. Ces formes ont une histoire. Plusieurs stages ont été consacrés à une forme de calligraphie. Par exemple, « Calligraphier en Kaisho » ou « Calligraphier en Reisho ». Enfin, le stage d'été programmé en 2019 sera consacré à la calligraphie en Gyôsho. 

J’aborde souvent l'apprentissage des formes de calligraphies en me référant à un manuscrit, certains manuscrits étant plus adaptés que d'autres à l'étude de telle ou telle forme de calligraphie. Lors de ces stages, je retrace l'histoire de la forme de calligraphie étudiée. Ainsi, j’ai abordé le Reisho, 隷書, lors d’un stage en 2018, en étudiant la stèle intitulée Sôzenhi, 曹全碑. Cette stèle se distingue par une forme de Reisho tardive, nommée Happun,八分, graphiquement très attractive. La graphie du Reisho tardif se distingue par l’importance accordée au trait ayant la forme d’une « vague » (Hataku, 波磔). Cette évolution de la forme peut s’expliquer par l’usage de nouveaux instruments, comme le pinceau et l’encre, ainsi que par l’emploi de nouveaux supports, le bois remplaçant progressivement le métal ou la pierre. Le Reisho faisait en même temps l’objet d’une recherche graphique et d’une simplification, ce qui donna naissance aux formes cursives, Sôsho,草書. Le Gyôsho, 行書, et le Kaisho, 楷書, sont ultérieurs au Sôsho, le Kaisho étant la forme la plus tardive.

Nous avons étudié le Sôsho et le Gyôsho lors du stage d’été de l’année 2018 en calligraphiant d’après Ôgishi, 王羲之( Wang Xizhi, 303-361 ). Nous avions alors remarqué que l’originalité de la calligraphie de Ôgishi s’expliquait en partie par le fait que toutes les formes de calligraphies n’étaient pas encore fixées à l’époque où il était actif comme calligraphe. Il faut attendre pour cela les IVe et Ve siècles. L’appréciation du Gyôsho et du Sôsho de Ôgishi suppose par conséquent de se référer aux formes Tensho et Reisho, formes auxquelles se référait Ôgishi lui-même.

Nous avons étudié le Kaisho en calligraphiant d’après Ôyôjun, 欧陽詢 ( Ouyang Xun, 557-641 ) lors d’un stage d’été. La calligraphie de Ôyôjun représente l’achèvement du Kaisho. À partir de cette époque, la calligraphie en Kaisho devient la norme de l’écriture des idéogrammes. Elle exige un maniement très élaboré du pinceau : chaque trait, entrant dans la composition des idéogrammes, résulte d’une technique extrêmement précise. Si la calligraphie de Ôyôjun représente la norme en matière de Kaisho, d’autres formes de Kaisho existent. La calligraphie du Kaisho par Chiei, 智永 ( Zhiyong, 557-617 ), contemporain de Ôyôjun, en offre un exemple. 

La différence de graphie que l’on peut observer à l’intérieur d’une même forme de calligraphie, par exemple le Kaisho, s’explique par une technique différente. Lorsque nous avons abordé la calligraphie de Ôgishi en Sôsho, nous avions remarqué qu’elle se distinguait des formes cursives des époques ultérieures en n’introduisant aucune liaison entre les idéogrammes. L’étude des différentes formes de calligraphie permet d’en apprécier les caractéristiques graphiques ainsi que les qualités esthétiques.

De nos jours, l’apprentissage de la calligraphie des idéogrammes évolue normalement du Kaisho au Reisho, en passant par le Gyôsho et le Sôsho, la calligraphie des Kana étant étudiée en parallèle. Ceci revient à inverser l’ordre naturel du développement des formes de calligraphie à partir du Reisho. Ainsi l’apprenti calligraphie a aujourd’hui tendance à se référer avant tout au Kaisho et à associer cette « forme de calligraphie » ( 書体, Shotai ) aux formes d’idéogrammes qu’il connaît. Cette tendance pourra l’induire en erreur, la plus courante consistant à se référer aux idéogrammes dans leur forme la plus récente et usuelle de calligraphie en Kaisho afin de calligraphier dans des formes plus anciennes, par exemple en Gyôsho ou en Sôsho.

Or la « forme des idéogrammes » ( 字体, Jitai ) a évolué depuis leur invention. Ainsi l’étude des formes de calligraphie, y compris celle du Kaisho, ne peut faire abstraction des « formes anciennes d’idéogrammes » ( 旧字体, Kyûjitai ), bien qu’elles ne soient plus usuelles. Par exemple, 咊 ( Wa, « la paix, l’harmonie » ) est une forme ancienne de l’idéogramme d’usage courant 和 ( Wa, « la paix, l’harmonie » ). De plus, certains idéogrammes ont des formes variées. Par exemple, 龢 ( Wa, « la paix, l’harmonie » ) est une variation de 和. En résumé, l’évolution des formes de calligraphie ( 書体, Shotai ) au cours de l’histoire a déterminé la forme des idéogrammes ( 字体, Jitai ). Ainsi, la connaissance des formes de calligraphie invite le calligraphe à varier non seulement le graphisme mais aussi la forme des idéogrammes. 

Le calligraphe est libre de choisir la forme dans laquelle il calligraphie, bien que son choix sera en grande partie guidé par la circonstance, le support, le format, la composition et surtout le texte à calligraphier. Il existe ainsi toute une tradition de l’emploi des formes de calligraphie. Par exemple, les textes à caractère public ou administratifs seront calligraphiés en Kaisho, tandis que la correspondance privée sera calligraphiée en Gyôsho ou Sôsho. 

Malgré ces usages, les transgressions sont possibles. De plus, le calligraphe peut se trouver enclin à calligraphier de préférence dans une forme de calligraphie, celle-ci correspondant à la forme d’expression qui lui est la plus naturelle. Il se distinguera alors en développant une forme de calligraphie originale, par exemple une forme unique de Sôsho, ou contribuera à la création d’une nouvelle forme de calligraphie, comme Ôgishi pour le Gyôsho. 


Cet article est extrait du Pinceau d’avril, Journal de calligraphie japonaise, publié par l'Institut de calligraphie Tôkashoin-France, numéro 18, avril 2019.